Argument 3 : Prendre son temps ; le temps comme une ressource anthropologique

L’anthropologie depuis son tournant, est dans un renouveau constant. Comme le paradoxe du temps, elle est en constante destruction et construction. Un anthropologue dit se mettre à l’idée comme pour toute science que ce qu’il ou elle écrit, remarque ou avance sera sûrement déconstruit dans quelques années. De plus, il doit être admis que, dans la société occidentale, la modernité accélère ce cycle de vie. L’écriture, la publication et le temps que cette publication est perçue comme pertinente tendent à devenir de plus en plus courts.

Ceci ne s’applique pas seulement à la science, mais aussi à la vie et le vécu de l’humain. La société occidentale manque de temps. Peu importe ce que l’on fait, 24 heures ne suffisent plus pour accomplir tout ce que l’on aimerait faire en une journée. L’accélération sociale est maintenant, depuis quelques années, admise comme une conséquence de la modernité. Par ceci, on veut dire que les processus de modernisation deviennent de plus en plus rapides. Hartmut Rosa est un sociologue et philosophe qui a publié Aliénation et accélération ; vers une théorie critique de la modernité tardive. Il propose une définition potentielle de l’accélération sociale.

Vieille horloge avec cadre en brique dans l'historique 1915 Gare du Palais, Québec, Québec, Canada, par Anne Richard (20 mars 2026), photo tiré de shutterstock 

Dans la première section de son ouvrage, Rosa distingue trois phénomènes qui caractérisent l’accélération sociale. Tout d’abord vient l’accélération technique : « L’accélération intentionnelle de processus orientés vers un but dans le domaine des transports, de la communication et de la production… » (Rosa H., 2017). Il y a ici un lien à faire avec la globalisation, comme Appadurai avait remarqué. Les médias compressent l’espace. Les mesures de temps pour franchir des distances sont maintenant plus les mêmes qu’il y a 30 ans. Ceci est totalement normalisé de nos jours. La perception de la distance et le temps qu’il faut prendre pour la franchir est éclatée.

Ensuite vient le concept de l’accélération du changement social. Cette accélération peut être définie par les transformations de plus en plus rapides des pratiques, des associations sociales ainsi que le savoir pratique (Rosa H., 2017). Ce sont des accélérations à l’intérieur de la société. Rosa établit un lien entre l’accélération des transformations sociales et les différents paysages que Arjun Appadurai décrit en parlant des flux culturels déterritorialisés. Ici, on voit une compression du présent, de Kairos, avec des moments de plus en plus courts.

Finalement vient l’accélération du rythme de vie. Dans notre société occidentale moderne, le temps est une ressource. Ce n’est plus une force de la nature. Il peut être utilisé, mais aussi épuisé. « Dans la modernité, les acteurs sociaux ressentent de manière croissante qu’ils manquent de temps et qu’ils l’épuisent. » (Rosa H., 2017). Rosa décrit bien ce sentiment de fuite. J’ai moi-même été victime de cette représentation. J’ai besoin de faire plusieurs choses dans le plus court laps de temps possible pour me sentir pleinement capable.

Ces trois concepts se rejoignent pour former une société qui se base sur la performance pour la reconnaissance de l’individu. La manière dont la société fonctionne est dite chronophage, elle consomme le temps. Maintenant, même Kairos semble glisser au travers de nos doigts, les moments n’appartiennent plus à l’individu. Je pense que je ne suis pas seule à avoir une certaine anxiété par rapport à la consommation de mon temps. Par exemple, lorsque je manque un bus et que je dois attendre 20 minutes et plus pour le prochain. J’ai tendance à être frustrée et plutôt, même angoissée par cette « perte de temps », parce que j’aurais pu arriver chez moi, j’aurais pu travailler un peu plus sur certains projets scolaires et personnels, j’aurais pu avoir le temps de pratiquer mon passe-temps, etc. Cet exemple m’amène à la critique que fait Rosa sur l’accélération.

D’un point de vue fonctionnaliste, soit par l’interprétation de la société en tant que système, il y a des accélérations sociales, mais ce ne sont pas toujours des accélérations égales. Il y a des degrés d’accélération différents, et même des processus qui ne vont pas accélérer (Rosa H., 2017). Il vient alors une surcharge temporelle, où le corps ne peut plus s’adapter à l’accélération. Par exemple, les hauts taux de burnout dans une société basée dans la vitesse. « Dans notre monde de la modernité tardive, il semble que ces formes d’expérience classique du temps, long/bref ou bref/long, sont progressivement remplacées par une nouvelle forme d’expérience du temps qui, de façon intéressante, suit un motif bref/bref… » (Rosa H., 2017). Dans une société moderne, malgré nous, le temps vécu et le temps perçu, dans notre mémoire, se raccourcissent. Qu’est-ce que cela veut dire pour nous, les humains ? Si le temps est une ressource comme le pétrole, le bois ou l’aluminium, cela peut admettre que le temps peut être utilisé de manière différente. Comme avec l’acceptation de la cotemporalité, l’acceptation du temps comme un aspect culturel apporte un contexte supplémentaire à la recherche, à la compréhension d’une culture. Le temps, comme une ressource, permet une réappropriation. Dans sa conclusion de son texte The West confronts time François Hartog termine son ouvrage avec une ouverture qui redonne un peu d’espoir. Il admet que Chronos restera intouchable, mais l’être humain aura toujours l’instinct et la mission d’au moins essayer de toucher Chronos (Hartog. F., 2022). Depuis le début, l’humain a toujours essayé de définir le temps, de se l’approprier. Certes, dans la société occidentale, le temps nous échappe, mais il peut aussi être repris. Par l’étude anthropologique de la temporalité au travers des différentes cultures, incluant la société occidentale, le temps peut être étudié. L’étude du temps peut ainsi redonner un pouvoir aux humains de reprendre le contrôle, de réappliquer Kairos et ainsi de capturer quoique pour un bref instant Chronos.

Bibliographie

Appadurai, A., Bouillot, F., Frappat, H., & Abélès, M. (2015). Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation. Petite Bibliothèque Payot.

HARTOG, F., & GILBERT, S. R. (2022). Chronos: The West Confronts Time. Columbia University Press. http://www.jstor.org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/stable/10.7312/hart20312 

ROSA, H. (2017). Aliénation et accélération : Vers une théorie critique de la modernité tardive. La Decouverte Editions.

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