Argument 2 : Le problème du déni de la cotemporalité dans le milieu anthropologique

L’anthropologie est l’étude de l’humain, au travers de sa culture, la relation à l’autre et la nature. Depuis 1940, ce domaine d’étude a vu une transformation ancrée dans sa relation aux mutations du monde social. Il est généralement considéré que l’anthropologie contemporaine a vu le jour en 1970. Ceci s’est fait au travers d’une prise de conscience des anthropologues. Les institutions ont été remises en question, il y a eu les grandes décolonisations et la fin de la guerre froide, permettant une ouverture sur le monde, un plus grand partage. Tout cela pendant des avancées technologiques qui se continuent à ce jour. La lecture des cultures sous un point de vue occidentale, c’est-à-dire européenne, est revue et même critiquée.

Dans une relation entre l’anthropologue et son sujet d’étude, celui avec la voix ne devrait pas être l’anthropologue, mais son sujet. Par cela, je veux dire qu’autrefois, il y avait cette image que l’anthropologue était cette figure supérieure, qui allait dans un autre territoire pour transcrire la culture de l’autre. Le sujet d’étude était souvent vu comme inférieur, puisqu’il n’avait pas le pouvoir de transcrire sa culture. Il y a donc un déséquilibre de pouvoir qui se forme. L’anthropologie contemporaine cherche à renverser cette tendance et donner un pouvoir d’orateur au sujet d’étude. Laissez parler le sujet au travers de son propre contexte.

C’est ici que vient le lien avec ce que j’ai établi tel que le temps occidental. Lorsque les premiers anthropologues ont fait les écrits sur les nouvelles cultures dont ils faisaient l’expérience, ils appliquaient ce temps occidental aux autres cultures. D’où les notions problématiques, telles que «sauvages» et «primitif». La société européenne supposait que chaque culture suivait une sorte de liste graduelle d’avancement, par exemple la présence d’écriture, un certain style vestimentaire, une façon de parler, de pratiquer une agriculture dite conventionnelle, des codes de loi spécifiques, etc. (). Lorsque les anthropologues arrivaient dans ces cultures, ils voyaient alors un mode de vie plus ancien. Un exemple extrême serait les descriptions faites par les missionnaires des tribus indigènes lors des premiers voyages. Il y avait certes un biais et un objectif dans ces écrits, souvent sous la forme de textes de missions religieuses, comme ceux d’Yves d’Évreux, un capucin français au Brésil (Castelnau-L’Estoile, C. D., 2011). Pourtant, ces textes sont encore utiles dans le milieu anthropologique et ethnologique comme sources primaires (Castelnau-L’Estoile, C. D., 2011). Il est connu, cependant, que ces sociétés existaient depuis des centaines d’années, avec des traces d’habitation humaine en Amérique reculant il y a 20000 ans (Balarezo, A. P., 2023). Ces cultures ne sont pas à un temps ancien, elles sont toutes aussi contemporaines que les Européens qui les décrivaient.

Portrait d’Indien, dans Claude d’Abbeville, pl. en reg. p. 348 : indigène de l’Ile de Maragnan, nommé François Carypyra, de la tribu des Tabaiares, XVIIe siècle. François Carypyra. Paris, BnF, cote microfilm m 10858/R 15836.

La globalisation est un autre facteur qui vient mouler la relation spatio-temporelle avec l’autre. Arjun Appadurai, anthropologue socioculturel et expert dans la dynamique de la globalisation, exprime bien ce que celle-ci amène à la pratique anthropologique. La mondialisation brouille les définitions de «local» et de «global» (Appadurai, A., et al., 2015) ( Hannerz, U.,2002). Les médias (téléphone, télévision et réseaux sociaux), de même que les flux migratoires humains éclatent les territoires, repoussent les frontières et rapprochent les populations. Au point où la notion d’impermanence est présente dans les cultures. Les populations sont déterritorialisées où les anciens points de repère traditionnels perdent de leur signification. Appadurai suggère le concept d’ethnoscape comme un paysage identitaire de groupe, comme une solution à la globalisation. Ce sont des paysages imaginaires, qui peuvent ainsi découper la vie sociale, de pouvoir se faire une idée des vastes opportunités de vie. C’est ici que vient le lien avec la temporalité. Avec la globalisation et la multiplication des temps et des histoires de vie possible, appliquer un temps universel semble contre-productif, surtout dans un monde où l’endroit ne définit plus la vie d’un individu.  

Admettre qu’il est possible de faire l’expérience de plusieurs temporalités a été un dilemme anthropologique contemporain. De manière classique, un anthropologue traverse dans un autre temps pour étudier une culture et ensuite revient à son temps dit moderne. Il y a tendance d’historiciser les sujets d’étude (Comaroff J., 2003) (Fabian J.,2014). Par cela, je veux dire figer, tels des fossiles, les sujets d’étude anthropologique. La culture est alors préservée dans une image, une sorte de «capture d’écran culturel». Le temps est évité par les anthropologues. Il est pourtant crucial d’aborder ce débat, comme on l’a fait avec les définitions de Chronos, Kairos et Krisis. Les transcriptions et l’expansion catholique ont profondément marqué ces cultures, qui ont intégré le temps comme un élément central de leur identité. Non seulement admettre qu’il est possible que chaque culture puisse vivre dans son propre temps est une pratique plus égalitaire et éthique de l’anthropologie, mais aussi de donner une image plus compréhensive de la culture et de la vie des sujets de l’anthropologie. 

Bibliographie

Appadurai, A., Bouillot, F., Frappat, H., & Abélès, M. (2015). Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la globalisation. Petite Bibliothèque Payot.

Comaroff, J., & Comaroff, J. (2003). Ethnography on an awkward scale: Postcolonial anthropology and the violence of abstraction. Ethnography, 4(2), 147‑179. https://doi.org/10.1177/14661381030042001

Castelnau-L’Estoile, C. D. (2011). De l’observation à la conversation: Le savoir sur les Indiens du Brésil dans l’œuvre d’Yves d’Évreux. In C. D. Castelnau-l’Estoile, M.-L. Copete, A. Maldavsky, & I. G. Županov (Éds.), Missions d’évangélisation et circulation des savoirs (p. 269‑293). Casa de Velázquez. https://doi.org/10.4000/books.cvz.7856

Fabian, J. (2014). Time and the Emerging Other. In Time and the Other: How Anthropology Makes Its Object (pp. 1–36). Columbia University Press. http://www.jstor.org/stable/10.7312/fabi16926.6

Balarezo, A. P., Toledo, M. J., Aschero, C., Pino, M., & Boëda, E. (2023). Les premiers peuplements de l’Amérique du Sud: Un aperçu général vingt-cinq ans après Promesse dAmérique. hal-04021405 , version 1

Hannerz, U. (2002). Transnational connections: Culture, people, places (0 éd.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9780203131985



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