Arguments 1 : Le découpage du temps occidental ; l’influence du calendrier chrétien et la linéarité appliquée au temps.
Comment définir le
temps ? Ceci est un dilemme
humain. Souvent, lorsque l’on pense à la définition du temps, on arrive à
l’histoire, avec des dates bien claires, telles que la fondation d’une ville,
la montée au pouvoir d’une force mondiale, des guerres, etc. Le temps peut
aussi être pensé selon le découpage du temps en années, en mois, en semaines et
en heures. Il y a des points de repère physiques, comme les saisons, le
mouvement de la lune autour de la terre et le mouvement de la Terre autour du
soleil.
Nous ne sommes pas les premiers
ni les derniers à penser à la façon de définir le temps. Néanmoins, il est vrai
que, pour une vision occidentale, le temps est uniforme, prévisible et
universel. Par cela, je veux dire que le temps occidental est presque cimenté
comme un temps commun à travers le monde. Est-ce que ceci est une vérité ? Simplement non, c’est un peu
plus complexe. J’avance ici comme premier arrêt dans notre exploration de la
relation du temps et de l’anthropologie ;
que notre définition occidentale du temps est influencée elle-même par le
calendrier et l’histoire chrétienne, mais aussi que, malgré notre modernité, nous
appliquons toujours son histoire et sa linéarité sur les autres cultures que
l’anthropologie peut étudier, de même que la nôtre.
François Hartog est historien de l’Antiquité grecque et historien du temps présent. Il est auteur de plusieurs ouvrages, dont celui que nous allons aborder maintenant : « Chronos : The west confronts time ». Le sujet principal étant la « capture de Chronos ». Par cela, Hartog tient à souligner que cette soi-disant capture est pour apercevoir notre propre temporalité, soit notre perception physique et psychique du temps. De faire du sens du paradoxe de l’existence du temps. Il est cité dans le prélude ; « The result is a near paradox : time exists only because it very nearly does not. » (Hartog F., 2022). Il n’y a que le présent qui est relativement stable, le passé est la destruction et le futur n’est pas encore créé. Les penseurs de la Grèce antique ont alors développé trois concepts clés pour pouvoir se représenter le temps et, par le fait même, capturer Chronos. Il y a d’abord Chronos, qui va représenter l’éternité du temps, le temps intouchable, celui qu’on ne peut percevoir que par de brefs instants (Hartog F., 2022). Ensuite, Kairos est le temps à l’échelle humaine. Il est mesurable et perceptible pour l’humain (Hartog F., 2022). Finalement, le dernier concept important dans l’introduction ; Krisis, qui n’est pas un type de temps, mais plutôt un jugement qui affecte le temps (Hartog F., 2022). Cette entité vient couper le temps, dans un moment crucial (Hartog F., 2022). En présence de Krisis, il y aura généralement une distinction nette entre ce qui est antérieur et postérieur.
| «Chronos», 1765-1770, par Ignaz Günther, Musée National Bayerisches, Munich, Allemage Chronos - Bayerisches Nationalmuseum |
Section de la fresque "Le temps comme occasion (Kairos)", 1543-1545, par Francesco de' Rossi. Musée du Palazzo Vecchio, Florence, domaine public
Je tenais à définir ces trois entités,
car, malgré tous, celles-ci sont encore des nôtres même à ce jour. Ces entités
ont été incorporées à la temporalité chrétienne, et cette temporalité
chrétienne, comme dit plus haut, est encore une partie concrète de notre
temporalité moderne. Chronos Kairos et Krisis ont suivi l’humanité jusqu’à
aujourd’hui. Les deux premiers chapitres de l’ouvrage de Hartog renseignent sur
l’ingéniosité par laquelle le christianisme a incorporé ces concepts au sein de
soi et ensuite a permis son application à une énorme échelle. Tout d’abord, une
première transformation se fait au sein d’une branche du judaïsme, la secte
chrétienne. Il y a une adaptation des trois entités ; Kairos et Krisis deviennent les entités mises de l’avant pour cerner Chronos, qui sera
représenté
davantage sous la forme d’un dieu lui-même. Comme
Chronos, Dieu est infini, éternel et ne peut être perçu que par intermittence à
travers Kairos (le temps humain) et Krisis (le jour du jugement).
La deuxième transformation a été un peu plus graduelle, mais tout aussi importante. Le temps chrétien va graduellement s’incruster comme le temps occidental. Tout d’abord, avec la conquête de l’Empire romain par l’empire chrétien. Aux 4e et 5e siècles, il y a le bouleversement des pouvoirs, le christianisme n’est plus un simple culte, mais se cimente comme une véritable religion et elle établit son propre empire (Hartog F., 2022). Au sein de cet empire, les différents empereurs vont apporter des changements minimes, des réformes discrètes au calendrier déjà présent. Un exemple que Hartog soulève est le mélange entre ce qui était considéré comme le jour du soleil et le jour du repos ; dimanche (Hartog F., 2022). Ces changements s’accumulent et, en quelques centaines d’années, on voit une apparition d’un calendrier familier au monde occidental.
Cette accumulation des réformes est aussi, en mon opinion, ce qui a permis l’adoption de ce nouveau régime temporel. Un changement ou deux dans une vie humaine ne semble pas si important. La relation au temps reste généralement la même, au point que personne ne semble trop froissé par ceux-ci. Pour terminer ce point sur l’apparition du temps occidental de la temporalité chrétienne, je tiens à mentionner que son expansion a été favorisée par l’interdiction de la pratique dite païenne en l’an 392 ainsi que les efforts de la religion chrétienne pour assimiler et coloniser les autres temps (Hartog F., 2022). L’expansion de l’empire chrétien a aussi permis l’expansion du temps chrétien. Partout où une conquête se produisait, le temps aussi était dans sa propre conquête. « It is nothing less than a new order of time adopted by the medieval church, embodying calendars, universal stories, and the era off Incarnation. » (Hartog F., 2022). Le temps chrétien a consommé, digéré et retranscrit les temps païens pour en faire un temps universel, le temps occidental.
Carte de l'empire chrétien par World Story Encyclopedia https://www.worldhistory.org/uploads/images/15640-fr.png?v=1770649121-1771527602 |
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